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1/11/01

COLIN NETTELBECK
Chef du département des langues
à l'Université de Melbourne

Nommé Chevalier de la légion d'honneur en 1999 pour services rendus à la culture française, Colin Nettelbeck nous présente ici son itinéraire qui l'a conduit à être aujourd'hui chef du département des langues à l'Université de Melbourne. Il nous parle aussi des échanges possibles existant entre les universités australiennes et françaises ainsi que sa contribution active pour faire évoluer la politique des langues en Australie.

Comment vous est venue votre passion pour le français ?

C'est une question que je me suis souvent posée à moi-même. Je ne sais pas si je peux apporter une réponse tout à fait satisfaisante…
J'ai fait des études de français à l'école secondaire à Adélaïde qui est ma ville natale. A l'école, j'avais un prof de langues (français, latin, anglais) qui avait lui-même beaucoup d'enthousiasme. J'ai dû attraper chez lui cette idée que la langue, la parole, l'expression par la langue des choses que l'on pense, qu'on espère, qu'on rêve, que cette expression est valable et passionnante.
Un jour, j'étais dans la bibliothèque de l'école en train d'essayer de lire en français " les trois mousquetaires " de Dumas et péniblement je procédais mot par mot mais, tout d'un coup je me suis rendu compte que les images apparaissaient sans que je fasse une traduction et alors je me suis trouvé transporté dans un monde extraordinaire avec des chevaux, des épées et toutes sortes d'aventures. C'était un monde étrange, exotique, étranger et merveilleux. Et il y a toute une partie de ma personnalité qui s'est ouverte à ce moment là, dans ce petit événement. Je devais avoir 15 ans…A partir de ce moment-là ma passion pour tout ce qui était linguistique n'a jamais disparu. Et cela s'est approfondi. Et les études se poursuivant je suis allé à l'université où j'ai fait des études de français, d'histoire et d'anglais.

Aviez-vous des facilités pour les langues ?

Cette idée de facilité est venue plus tard. J'avais des capacités de plaisir et de production en ce qui concernait les langues, qui m'ont facilité le chemin. Après la première année à l'université qui a davantage été consacrée au ping-pong qu'aux études, j'ai été relativement bon étudiant. J'étais destiné à l'enseignement dans les écoles secondaires et j'ai fait une préparation pour cela. J'ai commencé à enseigner dans une école secondaire à Adélaïde avant d'utiliser la bourse que j'ai gagnée à la fin de mes études universitaires pour aller en France où j'ai fait des études supérieures. Cela m'a donné d'autres ambitions que l'enseignement secondaire. J'y ai été prof de latin, français et de mathématique. A l'époque, le latin était une matière obligatoire pour l'entrée à l'université. Je comprends aussi l'espagnol et l'italien. Je ne les parle pas mais j'ai le plaisir de les lire. Une langue, c'est aussi une façon de construire le monde, de construire la signification que l'on peut trouver autour de soi. Les langues ne sont pas des traductions les unes des autres. Elles sont des entités plus ou moins organiques qui se produisent à partir d'une expérience du monde. L'expérience d'une communauté historique qui a vécu différemment selon l'époque et l'endroit. Du point de vue humain, c'est très enrichissant d'avoir accès à ces différentes possibilités de constructions.

Que diriez-vous de la construction de la langue française ?
Quelles seraient ses qualités humaines ?

On dit souvent que le français est la langue de la clarté, de l'esprit cartésien etc. Ca, je ne sais pas, je n'en suis pas persuadé. Mais par contre je trouve de que le français est une très bonne langue pour les situations qui ne sont pas figées et qui ne veulent pas trop rapidement se figer. C'est une langue qui dans ses temps de verbe, ses mouvances verbales, laisse beaucoup de place pour la négociation, l'espace, le temps. Pour cette raison ça ne m'étonne pas que le français ait été très longtemps une langue diplomatique importante et je crois qu'elle a encore une place réelle et pratique de ce point de vue là. Bon, je sais que ce n'est pas le point de vue des anglophones monolingues mais je pense qu'il y a un enrichissement possible de la façon de vivre le temps et de vivre le monde. Proust n'aurait pas pu écrire en anglais. On dit souvent que le français est une langue pour l'expression des sentiments. Historiquement, la littérature française a une sorte d'intérêt particulier pour l'analyse et la description des sentiments.

Quel est le personnage français que vous appréciez le plus, soit en littérature,
soit en histoire ?

Il y a beaucoup d'auteurs que j'aime, beaucoup de cinéastes, de poètes, de peintres. C'est un pays entier avec des siècles de civilisation que j'ai pratiqué pas mal. J'ai choisi à un certain moment de me concentrer sur " le changement ", sur la période contemporaine, le 20ième siècle. Je m'intéresse en particulier à tout ce qui tourne autour de la seconde guerre mondiale. J'ai fait un certain nombre de travaux d'historien véritable aussi bien que des travaux de critique et d'histoire littéraire.

Quel a été votre parcours d'étudiant en France ?

J'ai fait un doctorat à la Sorbonne et après je suis allé enseigner le français dans une université californienne. Puis je suis revenu à Monash où je suis resté plus de 20 ans et je suis venu ici à Melbourne Uni, il y a 7 ans. Je suis directeur de l'école des langues étrangères qui s'enseignent à l'université. Je suis titulaire de la chaire de français. J'enseigne et je dirige des thèses dans le département de français. Je fais aussi des recherches dans le domaine du français. Mais mon plus gros travail est un travail de gestion et d'administration de cette école des langues qui est une vaste entreprise. Il y a beaucoup à faire dans le domaine de la politique des langues tant vis à vis de cette université que des autres universités ainsi que du gouvernement, des écoles etc. Etant donné que j'arrive pas très loin de la fin de ma carrière active, je pense que je peux apporter quelques idées utiles et efficaces dans ce domaine

Par exemple ?

C'est une lutte perpétuelle. L'Australie est un pays férocement monolingue. Il y a très peu d'australiens qui soient capables de parler une autre langue en dépit de politique au niveau des états pour promouvoir l'enseignement des langues étrangères. Il y a à peu près 15 ans les hommes politiques ont compris que l'Australie ne pouvait plus se permettre cette attitude surtout avec l'ouverture sur l'Asie et l'arrivée d'un très grand nombre d'immigrants qui parlaient d'autres langues Il y a eu de très gros efforts faits pour changer la situation mais en fait cette situation a très peu changé. Les étudiants suivent quelques heures d'italien, de japonais, de grec mais très peu poursuivent ces études à un niveau qui leur permettrait de faire une contribution utile à la vie intellectuelle, politique et culturelle du pays. Je considère comme une tâche difficile mais nécessaire d'essayer d'améliorer cette situation. C'est une manière de travailler aussi pour le français parce que le français fait parti de cet ensemble des langues et joue un rôle d'ailleurs de pointe. Les profs de français dans les écoles et dans les universités ont été sur le devant de la scène en ce qui concerne le développement de nouvelles méthodes.

Par rapport aux autres langues est-ce que le français est très enseigné en Australie ?

C'est une question à laquelle la réponse diffère selon les niveaux, les états, les villes. Dans le Victoria, le français se défend très bien. C'est la langue la plus suivie au niveau de l'année 12. Et dans notre Université c'est toujours entre le japonais et le français se dispute toujours pour la première place. Pour l'instant c'est de nouveau le français. Avec plus de 500 élèves, on a des chiffres record en ce moment.

Est-ce que la majorité de ces élèves veulent poursuivre une carrière de professeur ?

Pas du tout. De plus en plus - et c'est un mouvement qui vient en partie des structures plus flexibles qu'on a mises en place - nos étudiants ne viennent pas de la faculté de lettres, ce sont des ingénieurs, des médecins, des avocats, des musiciens qui ont pris une filière français où langue étrangère. C'est en partie par plaisir mais la jeunesse est aussi très marquée par le paradigme de la communication et les jeunes comprennent très bien que la communication ne se fait pas en une seule langue et que leur mobilité en tant qu'individu va être accentuée s'ils peuvent s'exprimer en d'autres langues que l'anglais. Et à chaque fois que nous avons enlevé des obstacles structurels qui empêchaient ce genre de mélanges de cours, on a vu affluer du monde. Je crois que c'est une modèle qui marche bien.

Est-ce qu'il y a une pénurie de profs en Australie ?

Je pense que la pénurie risque de devenir une réalité si on ne prend pas des mesures relativement tôt parce que le corps de profs dans l'école secondaire tend à être plutôt âgé et le nombre de remplaçants n'est pas suffisant pour remplacer ceux qui vont partir à la retraite. Il y a chez nos étudiants un certain nombre de vocations pour l'enseignement mais notre tâche à l'université n'est pas de former (dans le département de français), c'est de leur donner le bagage culturel et linguistique. La formation se fait dans les facultés d'éducation. Ca se fait avec le stimulus de ceux qui sont responsables des écoles secondaires et primaires.

Quel est le parcours pour devenir prof de français ?

Le premier pas, le plus décisif, c'est vouloir être prof. J'ai toujours pour ma part considéré ça comme une sorte de vocation. Il faut une formation de base et c'est l'équivalent en français de 3 années de langue et de culture après le niveau du Bac et en plus il faut passer un diplôme d'éducation qui est comme un certificat d'enseignement (1 an à plein temps). C'est assez lourd en nombre d'heures par semaine, et il y a des stages qui se font dans les écoles. Vous apprenez à enseigner de deux matières différentes. Mais les départements de français des universités ont la capacité de faire un certificat de compétence du niveau de français, langue et culture. C'est un examen de 2 heures où le candidat vient à l'université, discute avec l'un des collègues de ce qu'il veut faire de son domaine de spécialisation et avec cela on peut passer directement dans le Diplôme d'Education. On a 5 ou 6 personnes par an qui font cela et je suppose qu'il doit y avoir le même nombre à Monash. Il y a de très bon profs qui sont entrés comme cela dans le système. Donc une fois le diplôme obtenu on est sur le marché, et on peut postuler à un poste. Il faut se mettre en contact avec les 3 systèmes d'éducation : le système de l'Etat, le système privé et le système catholique.
Une autre chose qui est bien aussi, c'est que l'on peut bénéficier des arrangements entre l'Australie et la France pour les échanges des assistants. L'étudiant ici irait en France travailler 12 heures par semaine comme assistant d'anglais. Et vice-versa. De plus en plus d'étudiants se servent de ce système pour mettre à l'épreuve leur volonté d'être prof. C'est aussi quelque chose que l'on peut faire plus tard. Ca permet aux profs de se remettre dans le bain du français parlé.

Avez-vous remarqué une élévation du niveau de français depuis quelques années chez les jeunes qui arrivent à l'université ?

Des progrès remarquables ont été faits dans les méthodes d'enseignement. Les étudiants que nous recevons ici à l'université ont en général un très bon niveau de français. Nous pensons qu'après 2 ans avec nous, après l'année 12, nous pouvons les laisser partir sans problème faire des études en France. Nous avons un système où l'on accueille des élèves de l'année 12 dans notre cours de première année. Cela a été créé pour les élèves assez avancés. Je fais un cours sur Molière. Il y a des élèves vraiment motivés, réfléchis, intelligents, c'est très encourageant.

Allez-vous souvent en France ?

Une à deux fois par an. J'ai pas mal d'amis en France, c'est toujours un plaisir de les retrouver. Mais souvent, je parts pour les échanges universitaires. Nous avons des liens avec Lyon, Bordeaux, Sciences Po, Paris II. Et il y a des étudiants qui choisissent de faire des cours individualisés à telle ou telle université.

Quelles sont les différences entre les systèmes universitaires français et australiens ?

La façon dont la France a divisé ses universités est plutôt verticale tandis qu'en Australie on a gardé les facultés multi-fonctionnelles. Ce qui rend problématique les échanges, c'est surtout cela parce que beaucoup de nos étudiants suivent en même temps deux diplômes différents. Dans toutes les universités françaises, c'est impensable. Ce qui fait que pour nous c'est très utile d'avoir des accords comme ceux de Lyon et Bordeaux parce que dans ces endroits ils ont créé des pôles universitaires qui permettent aux étudiants de passer d'une université à l'autre. Par exemple, nous pouvons envoyer à Bordeaux quelqu'un qui va faire des cours de droit dans l'université Montaigne et des cours de sciences dans l'Université des Sciences. Ce serait impossible pour un étudiant français. Les universités françaises sont en train de s'adapter à la réalité internationale qui veut que les cours soient présentés en semestre plutôt qu'en année, ce qui, pour nos étudiants, rend l'entrée plus facile à tel ou tel moment de l'année.

Vous êtes né en Australie mais d'où vient votre famille ?

C'est une famille typiquement australienne, c'est-à-dire très mélangée. Du côté de mon père il y a des allemands et une irlandaise. Du côté de ma mère il y a une anglaise juive et un écossais. Je pense que j'ai eu la chance en grandissant de ne jamais rencontrer de fermeture à l'autre. On a toujours été très ouvert à l'autre dans la famille.

Est-ce que vous auriez aimé naître français ?

Je suis content d'être né ici en Australie mais je suis très francophile. Il y en a même qui me trouve terriblement francophile. En fait, je pense que la plus grande partie du plaisir que je trouve dans cette francophilie vient du fait que c'est quelque chose d'autre. C'est quelque chose que je n'aurais pas été si je ne l'avais pas appris. Une grande partie du plaisir est dans l'apprentissage de l'autre. Si j'étais né français, je n'aurais pas eu ce plaisir. Du moins pas dans ce sens là. L'apprentissage du français m'a permis d'entrer dans un autre monde.

Colin Nettelbeck
Head of Languages
University of Melbourne
French Department
Grattan Street
Parkville - Victoria 3052
Tel: (03) 9344 4000


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