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COLIN
NETTELBECK
Chef
du département des langues
à l'Université de Melbourne
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Nommé
Chevalier de la légion d'honneur en 1999 pour
services rendus à la culture française,
Colin Nettelbeck nous présente ici son itinéraire
qui l'a conduit à être aujourd'hui chef
du département des langues à l'Université
de Melbourne. Il nous parle aussi des échanges
possibles existant entre les universités australiennes
et françaises ainsi que sa contribution active
pour faire évoluer la politique des langues
en Australie.
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Comment vous est venue votre
passion pour le français ?
C'est une question que je me suis
souvent posée à moi-même. Je ne sais pas si
je peux apporter une réponse tout à fait satisfaisante
J'ai fait des études de français à l'école
secondaire à Adélaïde qui est ma ville natale.
A l'école, j'avais un prof de langues (français, latin,
anglais) qui avait lui-même beaucoup d'enthousiasme. J'ai
dû attraper chez lui cette idée que la langue, la parole,
l'expression par la langue des choses que l'on pense, qu'on espère,
qu'on rêve, que cette expression est valable et passionnante.
Un jour, j'étais dans la bibliothèque de l'école
en train d'essayer de lire en français " les trois mousquetaires
" de Dumas et péniblement je procédais mot par
mot mais, tout d'un coup je me suis rendu compte que les images
apparaissaient sans que je fasse une traduction et alors je me suis
trouvé transporté dans un monde extraordinaire avec
des chevaux, des épées et toutes sortes d'aventures.
C'était un monde étrange, exotique, étranger
et merveilleux. Et il y a toute une partie de ma personnalité
qui s'est ouverte à ce moment là, dans ce petit événement.
Je devais avoir 15 ans
A partir de ce moment-là ma passion
pour tout ce qui était linguistique n'a jamais disparu. Et
cela s'est approfondi. Et les études se poursuivant je suis
allé à l'université où j'ai fait des
études de français, d'histoire et d'anglais.
Aviez-vous des facilités
pour les langues ?
Cette idée de facilité
est venue plus tard. J'avais des capacités de plaisir et
de production en ce qui concernait les langues, qui m'ont facilité
le chemin. Après la première année à
l'université qui a davantage été consacrée
au ping-pong qu'aux études, j'ai été relativement
bon étudiant. J'étais destiné à l'enseignement
dans les écoles secondaires et j'ai fait une préparation
pour cela. J'ai commencé à enseigner dans une école
secondaire à Adélaïde avant d'utiliser la bourse
que j'ai gagnée à la fin de mes études universitaires
pour aller en France où j'ai fait des études supérieures.
Cela m'a donné d'autres ambitions que l'enseignement secondaire.
J'y ai été prof de latin, français et de mathématique.
A l'époque, le latin était une matière obligatoire
pour l'entrée à l'université. Je comprends
aussi l'espagnol et l'italien. Je ne les parle pas mais j'ai le
plaisir de les lire. Une langue, c'est aussi une façon de
construire le monde, de construire la signification que l'on peut
trouver autour de soi. Les langues ne sont pas des traductions les
unes des autres. Elles sont des entités plus ou moins organiques
qui se produisent à partir d'une expérience du monde.
L'expérience d'une communauté historique qui a vécu
différemment selon l'époque et l'endroit. Du point
de vue humain, c'est très enrichissant d'avoir accès
à ces différentes possibilités de constructions.
Que diriez-vous de la construction
de la langue française ?
Quelles seraient ses qualités humaines ?
On dit souvent que le français
est la langue de la clarté, de l'esprit cartésien
etc. Ca, je ne sais pas, je n'en suis pas persuadé. Mais
par contre je trouve de que le français est une très
bonne langue pour les situations qui ne sont pas figées et
qui ne veulent pas trop rapidement se figer. C'est une langue qui
dans ses temps de verbe, ses mouvances verbales, laisse beaucoup
de place pour la négociation, l'espace, le temps. Pour cette
raison ça ne m'étonne pas que le français ait
été très longtemps une langue diplomatique
importante et je crois qu'elle a encore une place réelle
et pratique de ce point de vue là. Bon, je sais que ce n'est
pas le point de vue des anglophones monolingues mais je pense qu'il
y a un enrichissement possible de la façon de vivre le temps
et de vivre le monde. Proust n'aurait pas pu écrire en anglais.
On dit souvent que le français est une langue pour l'expression
des sentiments. Historiquement, la littérature française
a une sorte d'intérêt particulier pour l'analyse et
la description des sentiments.
Quel est le personnage français
que vous appréciez le plus, soit en littérature,
soit en histoire ?
Il y a beaucoup d'auteurs que j'aime,
beaucoup de cinéastes, de poètes, de peintres. C'est
un pays entier avec des siècles de civilisation que j'ai
pratiqué pas mal. J'ai choisi à un certain moment
de me concentrer sur " le changement ", sur la période
contemporaine, le 20ième siècle. Je m'intéresse
en particulier à tout ce qui tourne autour de la seconde
guerre mondiale. J'ai fait un certain nombre de travaux d'historien
véritable aussi bien que des travaux de critique et d'histoire
littéraire.
Quel a été votre
parcours d'étudiant en France ?
J'ai fait un doctorat à la
Sorbonne et après je suis allé enseigner le français
dans une université californienne. Puis je suis revenu à
Monash où je suis resté plus de 20 ans et je suis
venu ici à Melbourne Uni, il y a 7 ans. Je suis directeur
de l'école des langues étrangères qui s'enseignent
à l'université. Je suis titulaire de la chaire de
français. J'enseigne et je dirige des thèses dans
le département de français. Je fais aussi des recherches
dans le domaine du français. Mais mon plus gros travail est
un travail de gestion et d'administration de cette école
des langues qui est une vaste entreprise. Il y a beaucoup à
faire dans le domaine de la politique des langues tant vis à
vis de cette université que des autres universités
ainsi que du gouvernement, des écoles etc. Etant donné
que j'arrive pas très loin de la fin de ma carrière
active, je pense que je peux apporter quelques idées utiles
et efficaces dans ce domaine
Par exemple ?
C'est une lutte perpétuelle.
L'Australie est un pays férocement monolingue. Il y a très
peu d'australiens qui soient capables de parler une autre langue
en dépit de politique au niveau des états pour promouvoir
l'enseignement des langues étrangères. Il y a à
peu près 15 ans les hommes politiques ont compris que l'Australie
ne pouvait plus se permettre cette attitude surtout avec l'ouverture
sur l'Asie et l'arrivée d'un très grand nombre d'immigrants
qui parlaient d'autres langues Il y a eu de très gros efforts
faits pour changer la situation mais en fait cette situation a très
peu changé. Les étudiants suivent quelques heures
d'italien, de japonais, de grec mais très peu poursuivent
ces études à un niveau qui leur permettrait de faire
une contribution utile à la vie intellectuelle, politique
et culturelle du pays. Je considère comme une tâche
difficile mais nécessaire d'essayer d'améliorer cette
situation. C'est une manière de travailler aussi pour le
français parce que le français fait parti de cet ensemble
des langues et joue un rôle d'ailleurs de pointe. Les profs
de français dans les écoles et dans les universités
ont été sur le devant de la scène en ce qui
concerne le développement de nouvelles méthodes.
Par rapport aux autres langues
est-ce que le français est très enseigné en
Australie ?
C'est une question à laquelle
la réponse diffère selon les niveaux, les états,
les villes. Dans le Victoria, le français se défend
très bien. C'est la langue la plus suivie au niveau de l'année
12. Et dans notre Université c'est toujours entre le japonais
et le français se dispute toujours pour la première
place. Pour l'instant c'est de nouveau le français. Avec
plus de 500 élèves, on a des chiffres record en ce
moment.
Est-ce que la majorité
de ces élèves veulent poursuivre une carrière
de professeur ?
Pas du tout. De plus en plus - et
c'est un mouvement qui vient en partie des structures plus flexibles
qu'on a mises en place - nos étudiants ne viennent pas de
la faculté de lettres, ce sont des ingénieurs, des
médecins, des avocats, des musiciens qui ont pris une filière
français où langue étrangère. C'est
en partie par plaisir mais la jeunesse est aussi très marquée
par le paradigme de la communication et les jeunes comprennent très
bien que la communication ne se fait pas en une seule langue et
que leur mobilité en tant qu'individu va être accentuée
s'ils peuvent s'exprimer en d'autres langues que l'anglais. Et à
chaque fois que nous avons enlevé des obstacles structurels
qui empêchaient ce genre de mélanges de cours, on a
vu affluer du monde. Je crois que c'est une modèle qui marche
bien.
Est-ce qu'il y a une pénurie
de profs en Australie ?
Je pense que la pénurie risque
de devenir une réalité si on ne prend pas des mesures
relativement tôt parce que le corps de profs dans l'école
secondaire tend à être plutôt âgé
et le nombre de remplaçants n'est pas suffisant pour remplacer
ceux qui vont partir à la retraite. Il y a chez nos étudiants
un certain nombre de vocations pour l'enseignement mais notre tâche
à l'université n'est pas de former (dans le département
de français), c'est de leur donner le bagage culturel et
linguistique. La formation se fait dans les facultés d'éducation.
Ca se fait avec le stimulus de ceux qui sont responsables des écoles
secondaires et primaires.
Quel est le parcours pour devenir
prof de français ?
Le premier pas, le plus décisif,
c'est vouloir être prof. J'ai toujours pour ma part considéré
ça comme une sorte de vocation. Il faut une formation de
base et c'est l'équivalent en français de 3 années
de langue et de culture après le niveau du Bac et en plus
il faut passer un diplôme d'éducation qui est comme
un certificat d'enseignement (1 an à plein temps). C'est
assez lourd en nombre d'heures par semaine, et il y a des stages
qui se font dans les écoles. Vous apprenez à enseigner
de deux matières différentes. Mais les départements
de français des universités ont la capacité
de faire un certificat de compétence du niveau de français,
langue et culture. C'est un examen de 2 heures où le candidat
vient à l'université, discute avec l'un des collègues
de ce qu'il veut faire de son domaine de spécialisation et
avec cela on peut passer directement dans le Diplôme d'Education.
On a 5 ou 6 personnes par an qui font cela et je suppose qu'il doit
y avoir le même nombre à Monash. Il y a de très
bon profs qui sont entrés comme cela dans le système.
Donc une fois le diplôme obtenu on est sur le marché,
et on peut postuler à un poste. Il faut se mettre en contact
avec les 3 systèmes d'éducation : le système
de l'Etat, le système privé et le système catholique.
Une autre chose qui est bien aussi, c'est que l'on peut bénéficier
des arrangements entre l'Australie et la France pour les échanges
des assistants. L'étudiant ici irait en France travailler
12 heures par semaine comme assistant d'anglais. Et vice-versa.
De plus en plus d'étudiants se servent de ce système
pour mettre à l'épreuve leur volonté d'être
prof. C'est aussi quelque chose que l'on peut faire plus tard. Ca
permet aux profs de se remettre dans le bain du français
parlé.
Avez-vous remarqué une
élévation du niveau de français depuis quelques
années chez les jeunes qui arrivent à l'université
?
Des progrès remarquables
ont été faits dans les méthodes d'enseignement.
Les étudiants que nous recevons ici à l'université
ont en général un très bon niveau de français.
Nous pensons qu'après 2 ans avec nous, après l'année
12, nous pouvons les laisser partir sans problème faire des
études en France. Nous avons un système où
l'on accueille des élèves de l'année 12 dans
notre cours de première année. Cela a été
créé pour les élèves assez avancés.
Je fais un cours sur Molière. Il y a des élèves
vraiment motivés, réfléchis, intelligents,
c'est très encourageant.
Allez-vous souvent en France
?
Une à deux fois par an. J'ai
pas mal d'amis en France, c'est toujours un plaisir de les retrouver.
Mais souvent, je parts pour les échanges universitaires.
Nous avons des liens avec Lyon, Bordeaux, Sciences Po, Paris II.
Et il y a des étudiants qui choisissent de faire des cours
individualisés à telle ou telle université.
Quelles sont les différences
entre les systèmes universitaires français et australiens
?
La façon dont la France a
divisé ses universités est plutôt verticale
tandis qu'en Australie on a gardé les facultés multi-fonctionnelles.
Ce qui rend problématique les échanges, c'est surtout
cela parce que beaucoup de nos étudiants suivent en même
temps deux diplômes différents. Dans toutes les universités
françaises, c'est impensable. Ce qui fait que pour nous c'est
très utile d'avoir des accords comme ceux de Lyon et Bordeaux
parce que dans ces endroits ils ont créé des pôles
universitaires qui permettent aux étudiants de passer d'une
université à l'autre. Par exemple, nous pouvons envoyer
à Bordeaux quelqu'un qui va faire des cours de droit dans
l'université Montaigne et des cours de sciences dans l'Université
des Sciences. Ce serait impossible pour un étudiant français.
Les universités françaises sont en train de s'adapter
à la réalité internationale qui veut que les
cours soient présentés en semestre plutôt qu'en
année, ce qui, pour nos étudiants, rend l'entrée
plus facile à tel ou tel moment de l'année.
Vous êtes né en
Australie mais d'où vient votre famille ?
C'est une famille typiquement australienne,
c'est-à-dire très mélangée. Du côté
de mon père il y a des allemands et une irlandaise. Du côté
de ma mère il y a une anglaise juive et un écossais.
Je pense que j'ai eu la chance en grandissant de ne jamais rencontrer
de fermeture à l'autre. On a toujours été très
ouvert à l'autre dans la famille.
Est-ce que vous auriez aimé
naître français ?
Je suis content d'être né
ici en Australie mais je suis très francophile. Il y en a
même qui me trouve terriblement francophile. En fait, je pense
que la plus grande partie du plaisir que je trouve dans cette francophilie
vient du fait que c'est quelque chose d'autre. C'est quelque chose
que je n'aurais pas été si je ne l'avais pas appris.
Une grande partie du plaisir est dans l'apprentissage de l'autre.
Si j'étais né français, je n'aurais pas eu
ce plaisir. Du moins pas dans ce sens là. L'apprentissage
du français m'a permis d'entrer dans un autre monde.
Colin Nettelbeck
Head of Languages
University of Melbourne
French Department
Grattan Street
Parkville - Victoria 3052
Tel: (03) 9344 4000
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