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19/03/01

DANIELE KEMP
Directrice des Programmes Français
sur SBS à Melbourne



Directrice des programmes français de la radio SBS à Melbourne, Danièle Kemp est certainement l'une des françaises les plus connues en Australie. Après 40 ans dans ce pays, elle en fait une analyse et nous alerte sur les risques de perdre ce qui en fait sa formidable originalité : son vrai sens de la communauté.



- Danièle, en quelle année êtes-vous arrivée en Australie?

En 1960. L'Australie était un autre pays. Je l'ai vu se transformer.
J'était toute jeune, je suis arrivée avec mes parents. Eux ne sont restés que 7 ans comme ils l'avaient prévu parce que ma mère n'attendait que de retrouver Paris. Mais moi, je suis restée.
Il y avait déjà une bonne communauté italienne et grecque mais il n'y avait pas beaucoup de français. A l'époque, l'Australie était surtout peuplée d'anglo-saxons d'origine. Les populations différentes sont arrivées davantage à partir des années 70.
En Australie, quand on arrivait, il fallait s'adapter. Il fallait mettre de côté sa différence. Les australiens ne voulaient absolument pas que soient importés dans leur pays les conflits du vieux continent. Je trouve qu'ils avaient raison. Et en même temps, il y avait des organisations volontaires pour aider les nouveaux arrivants à s'installer, à s'intégrer.
Il n'y avait pas tellement de racisme, moins qu'ailleurs en tout cas.
Je me souviens que c'était les Travaillistes qui étaient le plus opposés à l'immigration. Ils avaient très peur que le niveau de vie des australiens soit affecté par les flux d'immigration. Il y avait un contrôle extrême du nombre et de la provenance des immigrants.


- Alors vous avez fait vos études en partie en France et en partie en Australie. Vous êtes-vous sentie perdue ou au contraire, enchantée par les écoles australiennes?

Je venais du Lycée Victor Hugo à Paris et bien croyez-moi, dans les années 50 et 60 la discipline était Napoléonienne. Je suis arrivée en Australie, je n'en revenais pas du lien qu'il y avait entre les étudiants et les professeurs. On pouvait leur parler librement. Il y avait un vrai respect de l'enfant, un vrai épanouissement personnel. Ce n'était pas le "bourrage de crâne" comme en Europe et pourtant, au moment des examens de fin d'études universitaires, les étudiants australiens et français avaient le même niveau. Mais ils n'avaient pas souffert comme les français. Et forcément, la personnalité s'en ressentait. Je crois que j'ai établi une certaine confiance en moi grâce au système éducatif australien. En plus, ici, il y avait de l'espace, la mer, la plage, les parcs. Pour nous, les enfants, ça a été un ravissement.
Ensuite, j'ai poursuivi des études de lettres à l'Université puis je suis retournée en France avec mon mari pour faire une thèse sur le grand poète, penseur et mystique Oscar Vladislas de Lubicz Milosz. Un être exceptionnel. Par la métaphysiquei il est arrivé à la théorie de la relativité deux ans avant Einstein .

- Comment ces études de lettres vous ont amenée à entrer dans le monde de la radio?

En fait, dès ma première année d'université, l'ABC m'a sollicitée pour faire des petites émissions françaises pour les écoles parce qu'il n'y avait pas beaucoup de français. C'était un programme de "French for Schools".
Mais je faisais cela à temps partiel. Je donnais aussi des cours à l'Alliance Française et je participais au comité de l'Alliance et au concours de poésie Berthe-Mouchette.
J'ai continué pendant un moment en parallèle les émissions à ABC et les cours de français. Quand j'ai obtenu mon CAPES, je suis devenue conférencière à l'Ecole Normale pour former les professeurs de français.
Vers les années 86/87, SBS a commencé a se professionnaliser en recrutant du personnel qui avait déjà fait de la radio avant. Parce qu'au départ, c'était des volontaires uniquement.
C'est à ce moment là que je me suis plus impliquée dans ce média.

- SBS est une radio qui regroupe des programmes de plusieurs dizaines de langues différentes. Le français a-t-il une place importante?

La nature même de la langue et de la culture, pas seulement française mais francophone, est universaliste. Donc nous ne sommes pas inféodés à une petite communauté. Nous sommes plus libres. Notre auditorat est composé de français, de belges, de suisses, de québécois, mais aussi de gens du moyen et extrême orient, de francophiles de tout âge…Ca paraît difficile à gérer mais en fait, ça procure une liberté énorme.
On se rend compte aussi de la qualité de la culture française et de son rayonnement.


- Le fait d'être française vous a plutôt servie ou desservie?


Le seul moment où le fait d'être français nous a tous desservis a été la période assez récente des essais nucléaires. Il y avait eu le Rainbow Warrior puis les évènements en Nouvelle-Calédonie, mais la période la plus dure pour nous français d'Australie, ça a été sans conteste celle des essais nucléaires. Nous subissions même des attaques en interne à SBS. Heureusement, la direction de la radio a été claire en disant qu'elle ne voulait surtout pas que les conflits externes se répercutent sur SBS en interne.

- En fait, SBS est un peu le reflet de l'Australie qui rassemble des personnes de plusieurs cultures différentes et forme un tout cohérent qui fonctionne bien.

Oui, l'Australie n'a pas voulu copier l'Europe ou les États-Unis. Elle a trouvé sa propre voie. Je vais reprendre le discours d'un ancien premier ministre australien : nous sommes une mosaïque et nous avons tous nos différences. Il faut respecter ces différences mais nous devons avoir la même vision. Nous devons souder une nation à partir de cette mosaïque. Respect des cultures, mais direction commune. J'ai vécu l'élaboration de cette vision, de cette direction commune.
A mon avis, la vision n'a pas été totalement respectée, mais elle est tout de même meilleure qu'ailleurs. Malheureusement, certains groupes ont quand même formé des ghettos et l'Australie a tendance aujourd'hui à perdre de vue sa vision commune. Communautaire.
Je crois que certains partis extrémistes aujourd'hui sont le résultat de cette situation.
Cet équilibre entre le respect de la diversité et la vision commune est fragilisé il me semble aujourd'hui alors qu'il doit être constamment surveillé et rétabli en fonction des époques, des événements…

- Vous qui connaissez aussi bien la France que l'Australie et qui avez un regard journalistique, pensez-vous que l'Australie a beaucoup à apprendre de la France et vice versa?

Ce qui se passe en France, en Europe en général, le manque de gestion de l'immigration, certaines négligences…tout cela doit être pris en compte et servir d'exemple pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. La France peut être un miroir pour montrer ce qui se passe quand on néglige la vision commune, je pense notamment à l'émergence des mouvements extrême-droite, à l'alliance rouge-brun et à ceux qui se rallient à des mouvements extrémistes par désespoir parce que personne ne les écoute. En Australie, nous sommes entourés de nombreux pays non démocratiques. Nous voyons l'implosion de l'Indonésie, le racisme en Malaisie, dans des îles du Pacifique comme Fidji…Si nous ne sommes pas vigilants, nous sommes en danger. L'Australie a l'avantage d'être un pays neuf et flexible. Tout peut changer très vite. Malheureusement, les exemples extérieurs ne semblent pas porter d'enseignement ici. Et là, la France et les français ont peut-être aussi quelque chose à apprendre à l'Australie, c'est le grand débat d'idées. Ici, il y a une méfiance de l'intellectualité.

- Avez-vous pris la nationalité Australienne?

Oui, j'ai la double nationalité car vous savez qu'on ne perd pas sa nationalité française, ce qui est un grand avantage. Alors il y a une cérémonie au moment de prendre la nationalité australienne. C'est émouvant, mais il devrait aussi y avoir un engagement sur les devoirs de celui qui demande à être australien. Le devoir de respecter l'autre et de respecter l'esprit communautaire et multiculturel qui existe en Australie. Cet esprit est si rare dans le monde qu'il faut le préserver précieusement. Il faudrait une préparation préalable à l'obtention de la nationalité australienne.
A la base du caractère australien, il y a le service de la communauté, un sens civique qui est enseigné dès l'enfance. Un esprit communautaire très présent dans toutes ces organisations volontaires, une certaines gentillesse et convivialité vis à vis de l'autre, et presque une absence de système de classes qui est très agréable parce qu'on a vraiment l'impression que tout est possible si on a le talent. Et tout ça a tendance à se perdre aujourd'hui. Ce qui est grave car ce sont les valeurs australiennes qui sont en train de se diluer. Les mouvements individualistes et extrémistes altèrent l'esprit communautaire australien. Et l'Australie laisse faire. Il y a ici le "politiquement correct" qui est une véritable institution. Si un politique dit ce que je viens de dire, il sera traité de raciste et ne pourra même pas finir sa phrase.
L'Australie est une île alors les australiens croient que les conflits et les tensions du monde ne les atteindront pas. Ils sont très vulnérables et déstabilisés quand ils vont à l'étranger parce qu'ils s'attendent à être respectés comme chez eux et ils se retrouvent dans des jungles en comparaison de leur pays.

- Quelle est la place de SBS dans le paysage audio-visuel australien?

Nous avons des règles qui sont en fait celles du journalisme en général et nous les respectons : ne surtout pas attiser la haine, le racisme, respecter le code d'objectivité, essayer de donner les deux points de vue quand il y a des controverses…Nos idées personnelles ne doivent pas percer quand on diffuse l'information.
Je crois que par sa variété de programmations, SBS offre une ouverture sur le monde unique et formatrice. Et puis SBS a souvent pris le risque de présenter des programmes qui lèvent les vraies questions de société. Peut-être le faisons nous plus que d'autres. Notre diversité, notre caractère multiculturel amène une meilleure objectivité. Et je ne parle pas des groupes médiatiques commerciaux dont le niveau me désole.

- Est-ce que la France vous manque?

Ma vie est ici mais j'ai besoin de rentrer régulièrement. Ma famille est en France. J'y ai des amis et aussi des collègues des radios françaises. J'aime faire le point avec eux.
Voilà, mais en Australie, je me sens australienne et en France, je me sens française, c'est assez extraordinaire. Nous qui avons deux cultures, nous sommes des ponts. C'est un enrichissement permanent mais aussi une réflexion permanente sur l'exemple que donne chacune de ces cultures.

- Alors si nous pouvions rapprocher les deux rives que ce pont relie, que pourrions nous obtenir?

L'idéal serait un mariage entre le sens de la communauté qui est là en Australie et que nous devons préserver et même faire s'épanouir encore davantage et le sens du débat et de la curiosité intellectuel que nous avons toujours connu en France. Je pense que ce mariage permettrait de faire face aux problèmes de l'avenir en Australie comme en France car ce n'est pas en les ignorant qu'ils disparaîtront.

Danièle Kemp
Head of French Language Group
SBS
Australian Ballet Centre
Level 4, 2 Kavanagh Street
Southbank -Victoria 3006
Tel: (03) 9685 2525
Fax: (03) 9685 2519
Email: daniele.kemp@sbs.com.au
Website: www.sbs.com.au


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