DANIELE
KEMP
Directrice des Programmes Français
sur SBS à Melbourne

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Directrice des programmes français de la radio SBS à
Melbourne, Danièle Kemp est certainement l'une des françaises
les plus connues en Australie. Après 40 ans dans ce pays,
elle en fait une analyse et nous alerte sur les risques de perdre
ce qui en fait sa formidable originalité : son vrai
sens de la communauté.
- Danièle, en quelle
année êtes-vous arrivée en Australie?
En 1960. L'Australie était un autre pays. Je l'ai vu se
transformer.
J'était toute jeune, je suis arrivée avec mes parents.
Eux ne sont restés que 7 ans comme ils l'avaient prévu
parce que ma mère n'attendait que de retrouver Paris. Mais
moi, je suis restée.
Il y avait déjà une bonne communauté italienne
et grecque mais il n'y avait pas beaucoup de français.
A l'époque, l'Australie était surtout peuplée
d'anglo-saxons d'origine. Les populations différentes sont
arrivées davantage à partir des années 70.
En Australie, quand on arrivait, il fallait s'adapter. Il fallait
mettre de côté sa différence. Les australiens
ne voulaient absolument pas que soient importés dans leur
pays les conflits du vieux continent. Je trouve qu'ils avaient
raison. Et en même temps, il y avait des organisations volontaires
pour aider les nouveaux arrivants à s'installer, à
s'intégrer.
Il n'y avait pas tellement de racisme, moins qu'ailleurs en tout
cas.
Je me souviens que c'était les Travaillistes qui étaient
le plus opposés à l'immigration. Ils avaient très
peur que le niveau de vie des australiens soit affecté
par les flux d'immigration. Il y avait un contrôle extrême
du nombre et de la provenance des immigrants.
- Alors vous avez fait vos études en partie en France et
en partie en Australie. Vous êtes-vous sentie perdue ou
au contraire, enchantée par les écoles australiennes?
Je venais du Lycée
Victor Hugo à Paris et bien croyez-moi, dans les années
50 et 60 la discipline était Napoléonienne. Je suis
arrivée en Australie, je n'en revenais pas du lien qu'il
y avait entre les étudiants et les professeurs. On pouvait
leur parler librement. Il y avait un vrai respect de l'enfant,
un vrai épanouissement
personnel. Ce n'était pas le "bourrage de crâne"
comme en Europe et pourtant, au moment des examens de fin d'études
universitaires, les étudiants australiens et français
avaient le même niveau. Mais ils n'avaient pas souffert
comme les français. Et forcément, la personnalité
s'en ressentait. Je crois que j'ai établi une certaine
confiance en moi grâce au système éducatif
australien. En plus, ici, il y avait de l'espace, la mer, la plage,
les parcs. Pour nous, les enfants, ça a été
un ravissement.
Ensuite, j'ai poursuivi des études de lettres à
l'Université puis je suis retournée en France avec
mon mari pour faire une thèse sur le grand poète,
penseur et mystique Oscar Vladislas de Lubicz Milosz. Un être
exceptionnel. Par la métaphysiquei il est arrivé
à la théorie de la relativité deux ans avant
Einstein .
- Comment ces études
de lettres vous ont amenée à entrer dans le monde
de la radio?
En fait, dès ma première année d'université,
l'ABC m'a sollicitée pour faire des petites émissions
françaises pour les écoles parce qu'il n'y avait
pas beaucoup de français. C'était un programme de
"French for Schools".
Mais je faisais cela à temps partiel. Je donnais aussi
des cours à l'Alliance Française et je participais
au comité de l'Alliance et au concours de poésie
Berthe-Mouchette.
J'ai continué pendant un moment en parallèle les
émissions à ABC et les cours de français.
Quand j'ai obtenu mon CAPES, je suis devenue conférencière
à l'Ecole Normale pour former les professeurs de français.
Vers les années 86/87, SBS a commencé a se professionnaliser
en recrutant du personnel qui avait déjà fait de
la radio avant. Parce qu'au départ, c'était des
volontaires uniquement.
C'est à ce moment là que je me suis plus impliquée
dans ce média.
- SBS est une radio qui
regroupe des programmes de plusieurs dizaines de langues différentes.
Le français a-t-il une place importante?
La nature même de la langue et de la culture, pas seulement
française mais francophone, est universaliste. Donc nous
ne sommes pas inféodés à une petite communauté.
Nous sommes plus libres. Notre auditorat est composé de
français, de belges, de suisses, de québécois,
mais aussi de gens du moyen et extrême orient, de francophiles
de tout âge
Ca paraît difficile à gérer
mais en fait, ça procure une liberté énorme.
On se rend compte aussi de la qualité de la culture française
et de son rayonnement.
- Le fait d'être française vous a plutôt servie
ou desservie?
Le seul moment où le fait d'être français
nous a tous desservis a été la période assez
récente des essais nucléaires. Il y avait eu le
Rainbow Warrior puis les évènements en Nouvelle-Calédonie,
mais la période la plus dure pour nous français
d'Australie, ça a été sans conteste celle
des essais nucléaires. Nous subissions même des attaques
en interne à SBS. Heureusement, la direction de la radio
a été claire en disant qu'elle ne voulait surtout
pas que les conflits externes se répercutent sur SBS en
interne.
- En fait, SBS est un
peu le reflet de l'Australie qui rassemble des personnes de plusieurs
cultures différentes et forme un tout cohérent qui
fonctionne bien.
Oui, l'Australie n'a pas voulu copier l'Europe ou les États-Unis.
Elle a trouvé sa propre voie. Je vais reprendre le discours
d'un ancien premier ministre australien : nous sommes une mosaïque
et nous avons tous nos différences. Il faut respecter ces
différences mais nous devons avoir la même vision.
Nous devons souder une nation à partir de cette mosaïque.
Respect des cultures, mais direction commune. J'ai vécu
l'élaboration de cette vision, de cette direction commune.
A mon avis, la vision n'a pas été totalement respectée,
mais elle est tout de même meilleure qu'ailleurs. Malheureusement,
certains groupes ont quand même formé des ghettos
et l'Australie a tendance aujourd'hui à perdre de vue sa
vision commune. Communautaire.
Je crois que certains partis extrémistes aujourd'hui sont
le résultat de cette situation.
Cet équilibre entre le respect de la diversité et
la vision commune est fragilisé il me semble aujourd'hui
alors qu'il doit être constamment surveillé et rétabli
en fonction des époques, des événements
- Vous qui connaissez
aussi bien la France que l'Australie et qui avez un regard journalistique,
pensez-vous que l'Australie a beaucoup à apprendre de la
France et vice versa?
Ce qui se passe en France, en Europe en général,
le manque de gestion de l'immigration, certaines négligences
tout
cela doit être pris en compte et servir d'exemple pour ne
pas reproduire les mêmes erreurs. La France peut être
un miroir pour montrer ce qui se passe quand on néglige
la vision commune, je pense notamment à l'émergence
des mouvements extrême-droite, à l'alliance rouge-brun
et à ceux qui se rallient à des mouvements extrémistes
par désespoir parce que personne ne les écoute.
En Australie, nous sommes entourés de nombreux pays non
démocratiques. Nous voyons l'implosion de l'Indonésie,
le racisme en Malaisie, dans des îles du Pacifique comme
Fidji
Si nous ne sommes pas vigilants, nous sommes en danger.
L'Australie a l'avantage d'être un pays neuf et flexible.
Tout peut changer très vite. Malheureusement, les exemples
extérieurs ne semblent pas porter d'enseignement ici. Et
là, la France et les français ont peut-être
aussi quelque chose à apprendre à l'Australie, c'est
le grand débat d'idées. Ici, il y a une méfiance
de l'intellectualité.
- Avez-vous pris la nationalité
Australienne?
Oui, j'ai la double nationalité car vous savez qu'on ne
perd pas sa nationalité française, ce qui est un
grand avantage. Alors il y a une cérémonie au moment
de prendre la nationalité australienne. C'est émouvant,
mais il devrait aussi y avoir un engagement sur les devoirs de
celui qui demande à être australien. Le devoir de
respecter l'autre et de respecter l'esprit communautaire et multiculturel
qui existe en Australie. Cet esprit est si rare dans le monde
qu'il faut le préserver précieusement. Il faudrait
une préparation préalable à l'obtention de
la nationalité australienne.
A la base du caractère australien, il y a le service de
la communauté, un sens civique qui est enseigné
dès l'enfance. Un esprit communautaire très présent
dans toutes ces organisations volontaires, une certaines gentillesse
et convivialité vis à vis de l'autre, et presque
une absence de système de classes qui est très agréable
parce qu'on a vraiment l'impression que tout est possible si on
a le talent. Et tout ça a tendance à se perdre aujourd'hui.
Ce qui est grave car ce sont les valeurs australiennes qui sont
en train de se diluer. Les mouvements individualistes et extrémistes
altèrent l'esprit communautaire australien. Et l'Australie
laisse faire. Il y a ici le "politiquement correct"
qui est une véritable institution. Si un politique dit
ce que je viens de dire, il sera traité de raciste et ne
pourra même pas finir sa phrase.
L'Australie est une île alors les australiens croient que
les conflits et les tensions du monde ne les atteindront pas.
Ils sont très vulnérables et déstabilisés
quand ils vont à l'étranger parce qu'ils s'attendent
à être respectés comme chez eux et ils se
retrouvent dans des jungles en comparaison de leur pays.
- Quelle est la place
de SBS dans le paysage audio-visuel australien?
Nous avons des règles qui sont en fait celles du journalisme
en général et nous les respectons : ne surtout pas
attiser la haine, le racisme, respecter le code d'objectivité,
essayer de donner les deux points de vue quand il y a des controverses
Nos
idées personnelles ne doivent pas percer quand on diffuse
l'information.
Je crois que par sa variété de programmations, SBS
offre une ouverture sur le monde unique et formatrice. Et puis
SBS a souvent pris le risque de présenter des programmes
qui lèvent les vraies questions de société.
Peut-être le faisons nous plus que d'autres. Notre diversité,
notre caractère multiculturel amène une meilleure
objectivité. Et je ne parle pas des groupes médiatiques
commerciaux dont le niveau me désole.
- Est-ce que la France
vous manque?
Ma vie est ici mais j'ai besoin de rentrer régulièrement.
Ma famille est en France. J'y ai des amis et aussi des collègues
des radios françaises. J'aime faire le point avec eux.
Voilà, mais en Australie, je me sens australienne et en
France, je me sens française, c'est assez extraordinaire.
Nous qui avons deux cultures, nous sommes des ponts. C'est un
enrichissement permanent mais aussi une réflexion permanente
sur l'exemple que donne chacune de ces cultures.
- Alors si nous pouvions
rapprocher les deux rives que ce pont relie, que pourrions nous
obtenir?
L'idéal serait un mariage entre le sens de la communauté
qui est là en Australie et que nous devons préserver
et même faire s'épanouir encore davantage et le sens
du débat et de la curiosité intellectuel que nous
avons toujours connu en France. Je pense que ce mariage permettrait
de faire face aux problèmes de l'avenir en Australie comme
en France car ce n'est pas en les ignorant qu'ils disparaîtront.
Danièle Kemp
Head of French Language Group
SBS
Australian Ballet Centre
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