 |
GABRIEL
GATE...PAR LA VIE
|
| Chef cuisiner, animateur
d'émissions télé sur Channel 10 (depuis
7 ans) et radio sur ABC (depuis 18 ans!), auteur de 16 ouvrages
de cuisine (plus d'un million d'exemplaires vendus en Australie),
Food Editor pour des magazines sur la cuisine, Gabriel Gaté
est l'un des français les plus connus et reconnus en
Australie ! On s'attendrait à voir un homme très
sûr de lui, voire condescendant, hautain. Mais pas du
tout! Loin de là! Gabriel Gaté est la simplicité
même. Un ange, Gabriel ! |
|
- Gabriel
Gaté, en quelle année es-tu arrivé
en Australie?
En 1977.
- Quel événement,
hasard ou rencontre t'a amené ici?
En 1976, j'ai rencontré une australienne à Paris,
Angie Burns, qui est devenue mon épouse. Voilà,
ça a commencé comme ça.
On est d'abord allés en Angleterre où on pensait
pouvoir trouver du boulot tous les deux. Elle était
professeur de langues et moi, j'avais mon diplôme de
cuisiner en poche et une certaine expérience puisque
j'avais déjà travaillé à Paris
au restaurant Prunier et un an à Londres au Savoy.
Et en fait, j'y ai travaillé un peu comme cuisinier
mais pour gagner trois fois rien et ma femme n'a pas trouvé
d'emploi. Alors on est retournés un moment en France
et en septembre 77, on est partis pour l'Australie. |
 |
- Tu parlais bien anglais?
Oh, je me débrouillais, avec un gros accent français,
mais l'avantage, c'est que le jargon de la cuisine, c'est du français
: foie gras, magret, la mise en place, la julienne...
- Tu t'es tout de suite installé
à Melbourne?
Non, à Adélaïde. Angie connaissait bien Adélaïde.
Alors là, j'ai trouvé un boulot dans un restaurant français
qui n'existe plus aujourd'hui: le restaurant Frère Jacques.
Mais les deux propriétaires ne s'entendaient pas du tout. L'ambiance
n'était pas fantastique. J'ai préféré
démissionner et là, j'ai décidé de bosser
en Free Lance, en indépendant.
Je faisais plein de petit trucs pour quelques sous. Je travaillais
pas mal avec l'industrie du vin. A l'époque, South Australia
était la grande région du vin. Et puis j'étais
un peu traiteur, c'est-à-dire que j'allais faire la cuisine
chez les gens pour des réceptions, des dîners. C'était
modeste mais en fait, ça m'a fait connaître très
vite. Parce que ma cuisine était très moderne. J'avais
appris cette cuisine à Paris avant de partir. Une cuisine plus
légère, plus colorée. Ca m'a amené des
articles dans les magazines et j'ai commencé à écrire
aussi mes propres articles. Puis en 78, j'ai commencé la télévision.
Et en 81, on a écrit ma femme et moi notre premier livre de
cuisine.
- C'était il y a plus
de 20 ans. Alors à quoi ressemblait l'Australie à cette
époque et au niveau de la gastronomie, que pouvait-on y trouver?
En fait, il y avait des bons produits, avec la viande, le poisson...Mais
pas beaucoup de choix. Et les poulets, on pouvait seulement les acheter
entiers. Il n'y avait pas beaucoup de fruits non plus. Pas de framboise.
Pas de mangue. Peu d'abricot. Il n'y avait pas de légumes asiatiques.
C'était simple. Dans les restaurants, c'était pareil.
Une cuisine très simple. Et pas beaucoup de choix. Quelques
restaus chinois. Un peu d'italiens. Mais toujours les mêmes
plats. Surtout des pâtes. Pas de pizzas comme aujourd'hui. Juste
un peu de jambon et de tomates dessus.
- Alors l'offre était
très limitée mais est-ce qu'il y avait une vraie demande
au niveau de la gastronomie. Apparemment, oui, puisque tu as eu un
succès assez rapide.
Heu, pas rapide, rapide! Ca nous a pris dix ans pour gagner notre
vie!
J'étais un peu connu, mais il faut dire qu'à Adélaide,
les gens n'avaient vraiment pas l'habitude de dépenser plus
que quelques dollars pour un plat au restaurant. Je ne travaillais
pas tous les jours. Je faisais 2 ou 3 dîners par semaine, surtout
chez des gens qui avaient voyagé. Qui connaissaient la France,
l'Europe...
- Comment étais-tu
reçu en tant que français? Et en tant que cuisinier
français?
Ah, très bien! A ce moment là, la cuisine française,
c'était LA grande cuisine. Maintenant, on partage la place
d'honneur avec les autres cuisines du monde. Parce que maintenant,
quand un journaliste décrit un Chef qui a du succès,
il dit qu'il fait une "Australian Modern Cuisine". A mon
avis, la cuisine moderne australienne, c'est un peu la cuisine moderne
française. Mais il y a aussi des influences asiatiques maintenant.
- Est-ce que tu penses que
tu aurais pu faire la même chose en France et que tu aurais
eu le même succès?
On ne sait jamais. Mais j'ai eu la chance quand même de bien
démarrer ma carrière en France dans de bons restaurants.
C'était dur, très dur, mais ça commençait
pas trop mal.
De toute façon, la restauration, c'est un métier dur.
- Est-ce moins dur en Australie?
Non, en tout cas pour les français, c'est même peut être
plus dur ici. D'excellents chefs comme Philippe Mouchel ou Jacques
Reymond travaillent vraiment dur, parce qu'ils n'ont pas l'aide qu'ils
auraient en France. Je veux dire, qu'en France, ils trouveraient sûrement
plus facilement des cuisiniers compétents pour les seconder,
les aider. Ici, il doivent souvent former de nouveaux apprentis, parfois
pleins de bonne volonté mais qui n'ont pas les connaissances
requises. Ils doivent tout reprendre à zéro à
chaque fois. C'est dur. De toute façon, il y a une pénurie
de cuisiniers qualifiés ici. Mais il paraît que c'est
la même chose en France.
- Tu n'as jamais ouvert un
restaurant. Pourquoi?
Oh, moi, j'en ai eu envie, mais ma femme, non, ça ne lui disait
rien. Et puis c'est peut-être bien parce qu'avec un restaurant,
on n'a pas de vie de famille, et pour nous, la famille, c'est très
important. J'ai deux enfants et ils n'ont pas l'air d'avoir envie
d'être cuisiniers!
- Tu as vécu une grande
partie de ta jeunesse en France. Quelles différences vois-tu
entre la vie en France et la vie en Australie?
Ce sont des différences de culture. En France, l'histoire est
partout. Jusque dans les plus petits villages. Moi, je vivais en province.
Ma famille avait un petit vignoble. On faisait du vin. Mon père
faisait aussi le potager pour la famille. Presque tous les légumes
et les fruits. On avait des lapins, des poules...On avait toujours
des produits frais. On était bien. Mais aujourd'hui, en France,
les gens sont plus stressés, plus énervés. Ils
courent tout le temps.
En Australie, il y a une atmosphère plus relax. Les australiens
sont sympas. Il y a moins de hiérarchie dans le boulot. On
s'appelle par son prénom. Il me semble que ce sont des relations
humaines un peu plus égales. Bon, il y a plein de petites différences
mais dans l'ensemble, ce sont deux pays où on peut être
heureux. Pas de guerre. Pas de famine. Une vraie démocratie.
Une grande partie du monde n'a pas cette chance malheureusement.
- Est-ce que tu penses que
le fait d'être en Australie te permet de créer une cuisine
plus moderne, plus libre, que si tu étais en France, sous le
poids des traditions culinaires?
Je crois qu'en France, les cuisiniers voyagent maintenant. Ils voyagent
beaucoup et puisent des idées un peu partout pour enrichir
leurs recettes de nombreuses influences d'Asie ou d'ailleurs. On voit
beaucoup de nouvelles recettes avec des noms comme par exemple : Poisson
à la vapeur "retour du Viet-Nam". Ici, c'est pareil.
La cuisine est de plus en plus créative. Dans mon cas, je passe
une bonne partie de mon temps à créer et écrire
des recettes pour des magazines. Je suis "Food Editor" pour
le magazine "Better Home and Garden". J'écris 6 recettes
tous les mois pour ce magazine et aussi une recette par semaine pour
la télévision et d'autres pour la radio. Un cuisinier
moderne doit être ouvert à tout, curieux de tout. Mais
en France, je crois que la différence, c'est qu'on vit plus
avec les saisons. L'Australie est tellement un grand pays en superficie
qu'on a par exemple des fraises en hiver parce qu'elles viennent du
Queensland.
- Tu trouves de tout maintenant
ici, en Australie. Tous les ingrédients que tu utilisais en
France?
Oui, oui, pratiquement de tout. Il y a seulement le foie gras et peut-être
aussi les truffes ou les marrons glacés qui ne peuvent pas
être produits ici mais ces produits sont importés de
France, comme tu le fais, et ils ne sont pas encore beaucoup utilisés
dans la cuisine australienne traditionnelle. On ne trouve pas toutes
les variétés de volailles et de viandes qu'on trouve
en France non plus mais en règle général, on
ne manque de rien.
- Est-ce que tu te sens plus
chez toi en France ou en Australie aujourd'hui?
Je me sens chez moi ici. Je me sens à l'aise. En France, je
me sens un peu étranger parce que les choses ont beaucoup changés.
Mais en vérité, je suis partout un étranger maintenant.
Je suis entre deux mondes. Mes enfants, eux, seront de vrais australiens.
- Tu n'as jamais senti d'hostilité,
de xénophobie, de racisme anti-français?
Un tout petit peu d'hostilité, oui, parfois. Bon, c'est pas
méchant. Et puis il y a eu les essais nucléaires qui
ont terni notre image, c'est sûr.
De toute façon, il faut aussi ne pas avoir une attitude arrogante.
Il ne faut pas penser, quand on vit à l'étranger, que
son pays d'origine est meilleur que les autres. Je ne crois pas qu'on
peut se permettre de penser que le pays d'où l'ont vient est
meilleur qu'un autre, parce qu'en fait, les pays sont tous différents.
Il n'y a pas de comparaison à faire. Il faut faire attention
à ça.
- Qu'est-ce que l'Australie
t'a apporté, dans ta vie, dans ta carrière?
Ma famille! (éclat de rire). C'est ce qu'il m'a apporté
de plus précieux.
Et puis il me semble que ma vie est plus relax. J'aurais sûrement
été plus stressé en France. Côté
professionnel, je n'aurais peut-être pas eu le même succès
à la télévision si j'avais vécu en France.
Je ne sais pas. Il y a quelques années, Paul Bocuse m'a dit
que je devrais essayer de faire en France le type d'émissions
que je fais en Australie. Peut-être parce qu'à l'époque,
il y avait un besoin de voir des cuisiniers plus relax, plus simples,
plus près des gens qui font leur marché. D'où
le succès d'un cuisinier comme Jamie Oliver.
- Des projets?
Oui, de nouvelles émissions de télé, des livres,
oui, pas mal de choses...Je ne suis pas encore à la retraite!
(éclat de rire!). J'adore mon métier. C'est une
passion. Et j'adore la faire partager!
- Vous êtes un homme
heureux en somme !
Oui, en quelques sortes, je suis gaté !
|