|
RENE
GRYPMA
Psychologue en chef
des services de la santé mentale
des personnes du 3ème âge
de l'Australie du sud
|
| Psychologue;
neuropsychologue, directeur du service de psychologie du 3ème
âge de l'Australie du Sud, René Grypma est un
personnage vraiment passionnant. Son érudition est
aussi vaste que son expérience professionnelle. On
pourrait l'écouter parler pendant des heures
Ce
qu'il fait d'ailleurs avec plaisir, en français, en
anglais ou en 6 autres langues suivant la nationalité
de son interlocuteur, même si son plus grand talent,
c'est de savoir écouter! |
- René Grypma, avant
de parler de votre profession de psychologue, pouvez-vous nous
dire pourquoi vous êtes venu vivre en Australie il y a plus
de 30 ans de cela?
Je me le demande encore !!!
(rires)
Depuis l'âge de 14 ans, je voyageais en faisant du stop.
J'ai visité comme ça l'Afrique du Nord, les pays
scandinaves
Et puis j'ai entendu parler de cette offre du gouvernement australien
qui vous payait le voyage pour aller travailler et vivre en Australie.
Alors j'ai sauté sur l'occasion.
A l'époque, je parlais déjà l'allemand, le
hollandais, le français bien sûr et un peu d'espagnol,
mais pas bien l'anglais. Alors quand j'ai passé les tests
pour avoir mon visa d'immigration, ils m'ont dit, "c'est
pas grave, en Australie, dans les usines, personne ne parle anglais!".
- Quel a été
votre parcours professionnel depuis votre arrivée en Australie?
Je suis d'abord arrivé
à Sydney, dans un camp d'immigration, puis je suis allé
à Melbourne où des amis m'attendaient. Là,
j'ai fait des petits boulots. J'ai vendu des tickets dans les
tramways, j'ai travaillé dans une banque pour renseigner
les nouveaux immigrants, j'ai vendu des encyclopédies,
j'ai suivi un cours à RMIT pour être journaliste...
Et après, j'ai fait un peu le tour de l'Australie pour
visiter le pays et je me suis installé à Adélaïde.
Là, je me suis dit qu'il fallait que je commence à
gagner ma vie sérieusement alors j'ai trouvé un
boulot comme apprenti infirmier dans un hôpital psychiatrique.
Parallèlement, je me suis inscrit à la faculté
pour faire des études d'infirmier psychiatrique et à
l'université de Flinders, j'ai poursuivi mes études
de psychologie et j'ai passé tous mes diplômes.
A partir de là, j'ai obtenu des postes vraiment intéressants.
J'ai été directeur des services de psychologie pour
les handicapés mentaux pour la région Est de Melbourne,
en 80/82.
J'ai été aussi directeur d'un centre de réhabilitation
à Melbourne et à Adélaïde. Et puis en
88, je me suis spécialisé dans les problèmes
psychologiques des personnes âgés parce que j'ai
toujours aimé écouter l'histoire de la vie des gens.
Et en fait, les personnes âgés, c'est plus intéressant
parce que l'histoire est plus longue !
- Vous êtes donc aujourd'hui
psychologue en chef des services de la santé mentale des
personnes du 3ème âge d'Australie du Sud. C'est un
service public?
Oui, c'est un service public de
la région, donc gratuit, qui n'est pas lié à
un hôpital en particulier. Je travaille aussi en cabinet
privé mais c'est pour les personnes qui ont des difficultés
à trouver un service approprié ailleurs. C'est-à-dire
par exemple pour ceux qui ne parlent pas l'anglais. Comme je parle
8 langues, ça me permet de les comprendre et de les aider.
En français évidemment, mais aussi en grec, en hollandais,
en italien, en allemand, en espagnol, en portugais
- Quelle problème traitez-vous
exactement? Pourquoi et comment ses personnes viennent vous voir?
Alors en général,
c'est leur médecin qui les envoie me voir, quand ils ont
suspecté des problèmes de vieillissement psycholgique,
même si ces personnes n'ont que 40 ou 50 ans. Des pertes
de mémoire par exemple, des démences au sens large
du terme
En fait, moi, j'arrive en 3ème ligne, après le médecin
et le psychiatre. Quand ils ne peuvent pas faire de diagnostic
ou trouver un traitement, c'est là que j'interviens.
- Qu'appelez-vous le vieillissement
psychologique ?
Les problèmes de mémoire, de concentration, les
dégénérescences psychologiques
Tous
les troubles qui peuvent survenir avec le vieillissement. Avant,
on disait "oh, c'est normal, en vieillissant, on devient
gaga" mais ce n'est pas nécessaire. Ma mère
a 83 ans et elle est encore très vive intellectuellement
! On peut être en très bonne santé mentale
à tout âge. Parfois, les problèmes viennent
d'une dépression par exemple. Et c'est plus accentué
en vieillissant.
- Vous êtes spécialisé
dans les problèmes des personnes du 3ème âge
dont la première langue n'est pas l'anglais. Ces personnes
ont t-elles besoin d'être traitées différemment
des australiens anglophones de naissance?
En fait, ces personnes dont l'anglais
est la seconde langue doivent être traitées de la
même façon que les anglophones. Mais pour les traiter
de la même façon, il faut parler leur langue. C'est
en s'exprimant dans sa langue maternelle, avec toutes les finesses
du langage qu'il connaît le mieux, que le patient peut expliquer
précisément ses troubles. Ca permet de faire un
vrai diagnostic, plus profond, plus juste. Il faut avoir des tests
étalonnés sur la langue maternelle du malade ou
la langue dans laquelle il se sent le plus à l'aise.
- Il paraît qu'en vieillissant,
on oublie petit à petit sa seconde langue et que c'est
la langue maternelle qui revient au premier plan. Est-ce exact?
Oui, la langue maternelle est
imprimée, ancrée bien plus profondément dans
le cerveau. Une langue apprise plus tard est imprimée dans
ce qu'on appelle le cortex et c'est en général la
partie qui souffre la première dans les troubles mentaux.
Mais suite à un accident par exemple, ça peut être
le contraire. Ca dépend des parties du cerveau qui ont
été affectées. En ce qui concerne les confusions
de langage, elles ne sont pathologiques que si elles sont liées
à des troubles psychologiques.
- Au niveau psychologique,
voyez-vous une différence entre les francophones et les
anglophones? Quelles-sont les faiblesses et les forces qui prédominent
chez les uns et les autres? Les anglophones "vieillissent"
t-ils mieux que les francophones?
Non, on retrouve les mêmes
problèmes partout en général. Je voyage beaucoup,
je travaille avec des collègues du monde entier et on rencontre
presque partout les mêmes problèmes psychologiques.
De toute façon, moi, je suis un clinicien. Un clinicien
s'intéresse plus à l'individu qu'à un groupe.
- Vous traitez aussi des problèmes
de santé mentale liés au stress. On dit qu'il y
a pourtant moins de stress en Australie que dans un pays comme
la France par exemple. Quand pensez-vous?
Là encore, je rencontre
les mêmes problèmes que mes collègues français
ou américains. Le stress est aussi présent en Australie
et en plus, avec l'âge, on a moins de résistance
pour faire face au stress. Alors il est possible qu'il y ait moins
de stress en général en Australie mais moi, je vois
à longueur de journée des gens qui en souffrent.
Et puis il faut savoir que le taux de suicide en Australie est
plus élevé que le taux de suicide en France. Alors
c'est quand même révélateur.
- Oui, c'est vrai, le taux
de suicide en Australie est très élevé. Avez-vous
des explications à cela?
C'est difficile. Je pense que
c'est lié à la communication. En Australie, il n'y
a pas une culture de la parole comme dans les pays latins. On
parle moins de soi, on expose moins ses problèmes à
son entourage. On les extériorise moins. On garde tout
pour soi. C'est très mauvais.
Et il y a d'autres chiffres récents vraiment alarmants.
Par exemple, en Australie, les personnes âgées se
suicident en moyenne 3 fois plus que les jeunes. Les hommes se
suicident plus que les femmes. Les immigrants se suicident deux
fois plus que les australiens qui sont là depuis plusieurs
générations. En Australie, les taux de suicide sont
particulièrement élevés dans les populations
originaires d'Europe de l'est et du nord, les slaves par exemple.
C'est moins élevé dans les populations italiennes,
grecques, méditerranéennes.
- Vous êtes aussi spécialiste
des problèmes de santé mentale liés à
des traumatismes psychologiques consécutifs à un
accident, une situation de guerre, des tortures ou des abus sexuels
et psychologiques. On entre là dans un autre monde. Un
monde inquiétant. D'où vous arrivent ces patients
et dans quel état mental? Que faites-vous pour les aider?
Au sujet des tortures de guerre,
ce sont surtout des gens qui ont vécu des guerres dans
leur passé et qui craquent à la fin de leur vie.
Parce qu'en fait, il apparaît qu'on a un capital de résistance
qui s'épuise à la fin de notre vie. Je vois encore
des gens qui ont survécu aux camps de concentration, des
pieds noirs qui ont vécu les événements d'Algérie,
des grecques qui ont survécu aux massacres turcs de 1922,
des asiatiques qui ont connu la guerre du Vietnam, et puis des
gens d'Amérique latine, des chiliens, des salvadoriens
qui
ont été torturés, qui ont vu leur famille
se faire massacrer
Il y en a un, il avait réussi à
fuir son pays mais pendant que je le traitais ici, son frère
se faisait torturer et tuer là-bas, justement parce que
celui que je traitais avait fui. Là, c'était dur,
hein !
Alors comment je peux aider ces personnes ? En fait, le principe
de base, c'est d'établir un contact avec l'être profond
du patient. C'est basé sur la relation thérapeutique.
On devient, pendant le traitement, le soutien, la béquille
psychologique principale de la personne. Et on lui apprend petit
à petit à marcher sans cette béquille. Mais
c'est un travail très délicat. Ca peut prendre un
an ou plus mais ici, on ne fait pas de psychanalyse qui dure 10
ans, c'est pas ça.
- Il doit y avoir des jours
où toutes ces souffrances vous atteignent et vous accablent
vous aussi. Alors comment faites-vous pour vous remettre d'aplomb,
pour vous ressourcer?
Je joue avec ma fille. Je vois
le monde à travers ses yeux d'enfant de trois ans. Et le
monde qu'elle voit avec ses yeux, il est simple, il est beau,
il est facile. C'est la meilleure des médecines. Et à
part ça, je lis, j'écoute de la musique et la radio
dans toutes les langues. Ca me transporte ailleurs. Et puis je
fais des balades dans la nature. J'ai la chance d'être dans
une région magnifique.
Voilà, mais tout ça, c'est dans ma tête que
ça se passe. Où qu'on vive, on vit avant tout dans
sa tête. Le bonheur, c'est dans la tête. La souffrance,
dans la tête. Et on emporte ses problèmes avec soi,
où qu'on aille. On vit dans sa tête. J'ai écouté
assez d'histoires de vies pour savoir ça. Je dis souvent
en anglais que mon métier, c'est "saving lifes".
C'est-à-dire collectionner les vies, les histoires de vies
et en même temps, sauver des vies, parfois
- Dans la vie de tous les jours,
il semble que l'Australie soit un pays sûr, un pays qui
connaît moins de problèmes de violence que la France
apparemment. Vous pensez que cette sécurité est
réelle ou n'est-ce qu'une façade?
Je pense que la violence que l'on
rencontre à Paris, à Marseille ou à Lyon
par exemple est une violence ouverte. En Australie, c'est plus
caché. Peut-être particulièrement à
Adélaïde. Mais elle existe.
- Auriez-vous aimé exercer
votre profession en France? Pensez-vous que vous auriez pu faire
autant de choses en France?
Je me le demande. Je ne sais pas
mais une des raisons pour lesquelles j'ai quitté la France,
c'est parce que je me sentais à l'étroit. Pas du
point de vue géographique mais du fait des mentalités.
Ici, on vous laisse plus facilement démontrer ce que vous
voulez faire. En France, une fois qu'on est sur les rails d'une
profession, il est très difficile d'en changer. Moi, je
me suis "refait" professionnellement 2 ou 3 fois. Je
suis reparti de zéro dans un domaine nouveau. Et ça,
ici, c'est possible. Il y a moins de barrière. C'est plus
libre.
- Pensez-vous que le fait d'avoir
quitté son pays d'origine, le fait de vivre dans un autre
pays, quel qu'il soit, puisse nous affaiblir psychologiquement
ou au contraire nous renforcer? Est-ce dangereux ou bénéfique
de se couper de ses racines?
Ca dépend comment s'est
vécu. Si on se laisse emporter par la nostalgie, c'est
douloureux. Avec l'âge, ça use de ne pas pouvoir
exprimer ses idées et ses problèmes dans sa langue
maternelle autour de soi. De toute façon, c'est important
de se rattacher à ses racines. C'est un problème
justement en Australie, parce qu'à ce niveau, le système
d'éducation est superficiel à mon avis. Il y a un
manque de racines culturelles. En fait, l'histoire, c'est notre
situation dans le temps et la géographie, c'est notre situation
dans l'espace et ici, dans les écoles, ces matières
sont enseignées de façon optionnelle et aléatoire.
Ou alors, il faut être riche et mettre ses enfants dans
les bonnes écoles privées.
- Vous avez beaucoup voyagé.
Vous vivez en Australie depuis 30 ans. Est-ce que la France vous
manque encore?
Oui, la France me manque beaucoup
mais je me sers professionnellement de ce manque pour mieux comprendre
mes patients. J'entretiens un peu cette nostalgie, cette blessure,
pour rester ouvert à celle des autres. C'est une blessure
supportable qui me fait avancer.
- Mr
Rene Grypma
Senior Clinical Psychologist
Mental Health Service for Older People
Adelaide - SA 5000
Tel: (08) 8300 7332
Mob: 0414 538 562
Fax: (08) 8300 7303
Consulting room: (08) 8344 9660
Email: rgrypma@camtech.net.au