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3/04/01

RENE GRYPMA
Psychologue en chef
des services de la santé mentale
des personnes du 3ème âge
de l'Australie du sud

Psychologue; neuropsychologue, directeur du service de psychologie du 3ème âge de l'Australie du Sud, René Grypma est un personnage vraiment passionnant. Son érudition est aussi vaste que son expérience professionnelle. On pourrait l'écouter parler pendant des heures…Ce qu'il fait d'ailleurs avec plaisir, en français, en anglais ou en 6 autres langues suivant la nationalité de son interlocuteur, même si son plus grand talent, c'est de savoir écouter!

- René Grypma, avant de parler de votre profession de psychologue, pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes venu vivre en Australie il y a plus de 30 ans de cela?

Je me le demande encore !!! (rires)
Depuis l'âge de 14 ans, je voyageais en faisant du stop. J'ai visité comme ça l'Afrique du Nord, les pays scandinaves…
Et puis j'ai entendu parler de cette offre du gouvernement australien qui vous payait le voyage pour aller travailler et vivre en Australie. Alors j'ai sauté sur l'occasion.
A l'époque, je parlais déjà l'allemand, le hollandais, le français bien sûr et un peu d'espagnol, mais pas bien l'anglais. Alors quand j'ai passé les tests pour avoir mon visa d'immigration, ils m'ont dit, "c'est pas grave, en Australie, dans les usines, personne ne parle anglais!".

- Quel a été votre parcours professionnel depuis votre arrivée en Australie?

Je suis d'abord arrivé à Sydney, dans un camp d'immigration, puis je suis allé à Melbourne où des amis m'attendaient. Là, j'ai fait des petits boulots. J'ai vendu des tickets dans les tramways, j'ai travaillé dans une banque pour renseigner les nouveaux immigrants, j'ai vendu des encyclopédies, j'ai suivi un cours à RMIT pour être journaliste... Et après, j'ai fait un peu le tour de l'Australie pour visiter le pays et je me suis installé à Adélaïde.
Là, je me suis dit qu'il fallait que je commence à gagner ma vie sérieusement alors j'ai trouvé un boulot comme apprenti infirmier dans un hôpital psychiatrique. Parallèlement, je me suis inscrit à la faculté pour faire des études d'infirmier psychiatrique et à l'université de Flinders, j'ai poursuivi mes études de psychologie et j'ai passé tous mes diplômes.
A partir de là, j'ai obtenu des postes vraiment intéressants. J'ai été directeur des services de psychologie pour les handicapés mentaux pour la région Est de Melbourne, en 80/82.
J'ai été aussi directeur d'un centre de réhabilitation à Melbourne et à Adélaïde. Et puis en 88, je me suis spécialisé dans les problèmes psychologiques des personnes âgés parce que j'ai toujours aimé écouter l'histoire de la vie des gens. Et en fait, les personnes âgés, c'est plus intéressant parce que l'histoire est plus longue !

- Vous êtes donc aujourd'hui psychologue en chef des services de la santé mentale des personnes du 3ème âge d'Australie du Sud. C'est un service public?

Oui, c'est un service public de la région, donc gratuit, qui n'est pas lié à un hôpital en particulier. Je travaille aussi en cabinet privé mais c'est pour les personnes qui ont des difficultés à trouver un service approprié ailleurs. C'est-à-dire par exemple pour ceux qui ne parlent pas l'anglais. Comme je parle 8 langues, ça me permet de les comprendre et de les aider. En français évidemment, mais aussi en grec, en hollandais, en italien, en allemand, en espagnol, en portugais…

- Quelle problème traitez-vous exactement? Pourquoi et comment ses personnes viennent vous voir?

Alors en général, c'est leur médecin qui les envoie me voir, quand ils ont suspecté des problèmes de vieillissement psycholgique, même si ces personnes n'ont que 40 ou 50 ans. Des pertes de mémoire par exemple, des démences au sens large du terme…
En fait, moi, j'arrive en 3ème ligne, après le médecin et le psychiatre. Quand ils ne peuvent pas faire de diagnostic ou trouver un traitement, c'est là que j'interviens.

- Qu'appelez-vous le vieillissement psychologique ?

Les problèmes de mémoire, de concentration, les dégénérescences psychologiques… Tous les troubles qui peuvent survenir avec le vieillissement. Avant, on disait "oh, c'est normal, en vieillissant, on devient gaga" mais ce n'est pas nécessaire. Ma mère a 83 ans et elle est encore très vive intellectuellement ! On peut être en très bonne santé mentale à tout âge. Parfois, les problèmes viennent d'une dépression par exemple. Et c'est plus accentué en vieillissant.

- Vous êtes spécialisé dans les problèmes des personnes du 3ème âge dont la première langue n'est pas l'anglais. Ces personnes ont t-elles besoin d'être traitées différemment des australiens anglophones de naissance?

En fait, ces personnes dont l'anglais est la seconde langue doivent être traitées de la même façon que les anglophones. Mais pour les traiter de la même façon, il faut parler leur langue. C'est en s'exprimant dans sa langue maternelle, avec toutes les finesses du langage qu'il connaît le mieux, que le patient peut expliquer précisément ses troubles. Ca permet de faire un vrai diagnostic, plus profond, plus juste. Il faut avoir des tests étalonnés sur la langue maternelle du malade ou la langue dans laquelle il se sent le plus à l'aise.

- Il paraît qu'en vieillissant, on oublie petit à petit sa seconde langue et que c'est la langue maternelle qui revient au premier plan. Est-ce exact?

Oui, la langue maternelle est imprimée, ancrée bien plus profondément dans le cerveau. Une langue apprise plus tard est imprimée dans ce qu'on appelle le cortex et c'est en général la partie qui souffre la première dans les troubles mentaux. Mais suite à un accident par exemple, ça peut être le contraire. Ca dépend des parties du cerveau qui ont été affectées. En ce qui concerne les confusions de langage, elles ne sont pathologiques que si elles sont liées à des troubles psychologiques.

- Au niveau psychologique, voyez-vous une différence entre les francophones et les anglophones? Quelles-sont les faiblesses et les forces qui prédominent chez les uns et les autres? Les anglophones "vieillissent" t-ils mieux que les francophones?

Non, on retrouve les mêmes problèmes partout en général. Je voyage beaucoup, je travaille avec des collègues du monde entier et on rencontre presque partout les mêmes problèmes psychologiques. De toute façon, moi, je suis un clinicien. Un clinicien s'intéresse plus à l'individu qu'à un groupe.

- Vous traitez aussi des problèmes de santé mentale liés au stress. On dit qu'il y a pourtant moins de stress en Australie que dans un pays comme la France par exemple. Quand pensez-vous?

Là encore, je rencontre les mêmes problèmes que mes collègues français ou américains. Le stress est aussi présent en Australie et en plus, avec l'âge, on a moins de résistance pour faire face au stress. Alors il est possible qu'il y ait moins de stress en général en Australie mais moi, je vois à longueur de journée des gens qui en souffrent. Et puis il faut savoir que le taux de suicide en Australie est plus élevé que le taux de suicide en France. Alors c'est quand même révélateur.

- Oui, c'est vrai, le taux de suicide en Australie est très élevé. Avez-vous des explications à cela?

C'est difficile. Je pense que c'est lié à la communication. En Australie, il n'y a pas une culture de la parole comme dans les pays latins. On parle moins de soi, on expose moins ses problèmes à son entourage. On les extériorise moins. On garde tout pour soi. C'est très mauvais.
Et il y a d'autres chiffres récents vraiment alarmants. Par exemple, en Australie, les personnes âgées se suicident en moyenne 3 fois plus que les jeunes. Les hommes se suicident plus que les femmes. Les immigrants se suicident deux fois plus que les australiens qui sont là depuis plusieurs générations. En Australie, les taux de suicide sont particulièrement élevés dans les populations originaires d'Europe de l'est et du nord, les slaves par exemple. C'est moins élevé dans les populations italiennes, grecques, méditerranéennes.

- Vous êtes aussi spécialiste des problèmes de santé mentale liés à des traumatismes psychologiques consécutifs à un accident, une situation de guerre, des tortures ou des abus sexuels et psychologiques. On entre là dans un autre monde. Un monde inquiétant. D'où vous arrivent ces patients et dans quel état mental? Que faites-vous pour les aider?

Au sujet des tortures de guerre, ce sont surtout des gens qui ont vécu des guerres dans leur passé et qui craquent à la fin de leur vie. Parce qu'en fait, il apparaît qu'on a un capital de résistance qui s'épuise à la fin de notre vie. Je vois encore des gens qui ont survécu aux camps de concentration, des pieds noirs qui ont vécu les événements d'Algérie, des grecques qui ont survécu aux massacres turcs de 1922, des asiatiques qui ont connu la guerre du Vietnam, et puis des gens d'Amérique latine, des chiliens, des salvadoriens…qui ont été torturés, qui ont vu leur famille se faire massacrer…Il y en a un, il avait réussi à fuir son pays mais pendant que je le traitais ici, son frère se faisait torturer et tuer là-bas, justement parce que celui que je traitais avait fui. Là, c'était dur, hein !
Alors comment je peux aider ces personnes ? En fait, le principe de base, c'est d'établir un contact avec l'être profond du patient. C'est basé sur la relation thérapeutique. On devient, pendant le traitement, le soutien, la béquille psychologique principale de la personne. Et on lui apprend petit à petit à marcher sans cette béquille. Mais c'est un travail très délicat. Ca peut prendre un an ou plus mais ici, on ne fait pas de psychanalyse qui dure 10 ans, c'est pas ça.

- Il doit y avoir des jours où toutes ces souffrances vous atteignent et vous accablent vous aussi. Alors comment faites-vous pour vous remettre d'aplomb, pour vous ressourcer?

Je joue avec ma fille. Je vois le monde à travers ses yeux d'enfant de trois ans. Et le monde qu'elle voit avec ses yeux, il est simple, il est beau, il est facile. C'est la meilleure des médecines. Et à part ça, je lis, j'écoute de la musique et la radio dans toutes les langues. Ca me transporte ailleurs. Et puis je fais des balades dans la nature. J'ai la chance d'être dans une région magnifique.
Voilà, mais tout ça, c'est dans ma tête que ça se passe. Où qu'on vive, on vit avant tout dans sa tête. Le bonheur, c'est dans la tête. La souffrance, dans la tête. Et on emporte ses problèmes avec soi, où qu'on aille. On vit dans sa tête. J'ai écouté assez d'histoires de vies pour savoir ça. Je dis souvent en anglais que mon métier, c'est "saving lifes". C'est-à-dire collectionner les vies, les histoires de vies et en même temps, sauver des vies, parfois…

- Dans la vie de tous les jours, il semble que l'Australie soit un pays sûr, un pays qui connaît moins de problèmes de violence que la France apparemment. Vous pensez que cette sécurité est réelle ou n'est-ce qu'une façade?

Je pense que la violence que l'on rencontre à Paris, à Marseille ou à Lyon par exemple est une violence ouverte. En Australie, c'est plus caché. Peut-être particulièrement à Adélaïde. Mais elle existe.

- Auriez-vous aimé exercer votre profession en France? Pensez-vous que vous auriez pu faire autant de choses en France?

Je me le demande. Je ne sais pas mais une des raisons pour lesquelles j'ai quitté la France, c'est parce que je me sentais à l'étroit. Pas du point de vue géographique mais du fait des mentalités. Ici, on vous laisse plus facilement démontrer ce que vous voulez faire. En France, une fois qu'on est sur les rails d'une profession, il est très difficile d'en changer. Moi, je me suis "refait" professionnellement 2 ou 3 fois. Je suis reparti de zéro dans un domaine nouveau. Et ça, ici, c'est possible. Il y a moins de barrière. C'est plus libre.

- Pensez-vous que le fait d'avoir quitté son pays d'origine, le fait de vivre dans un autre pays, quel qu'il soit, puisse nous affaiblir psychologiquement ou au contraire nous renforcer? Est-ce dangereux ou bénéfique de se couper de ses racines?

Ca dépend comment s'est vécu. Si on se laisse emporter par la nostalgie, c'est douloureux. Avec l'âge, ça use de ne pas pouvoir exprimer ses idées et ses problèmes dans sa langue maternelle autour de soi. De toute façon, c'est important de se rattacher à ses racines. C'est un problème justement en Australie, parce qu'à ce niveau, le système d'éducation est superficiel à mon avis. Il y a un manque de racines culturelles. En fait, l'histoire, c'est notre situation dans le temps et la géographie, c'est notre situation dans l'espace et ici, dans les écoles, ces matières sont enseignées de façon optionnelle et aléatoire. Ou alors, il faut être riche et mettre ses enfants dans les bonnes écoles privées.

- Vous avez beaucoup voyagé. Vous vivez en Australie depuis 30 ans. Est-ce que la France vous manque encore?

Oui, la France me manque beaucoup mais je me sers professionnellement de ce manque pour mieux comprendre mes patients. J'entretiens un peu cette nostalgie, cette blessure, pour rester ouvert à celle des autres. C'est une blessure supportable qui me fait avancer.

- Mr Rene Grypma
Senior Clinical Psychologist
Mental Health Service for Older People
Adelaide - SA 5000
Tel: (08) 8300 7332
Mob: 0414 538 562
Fax: (08) 8300 7303
Consulting room: (08) 8344 9660

Email: rgrypma@camtech.net.au


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